La marche Du pain et des roses : « 30 ans plus tard, il faut continuer la lutte! »
Au début des années 1990, le Québec était plongé dans un contexte de récession économique, le taux de chômage au Québec atteignait 13 %, et environ 20 % de la population vivait sous le seuil de la pauvreté, les femmes y étaient d'ailleurs surreprésentées.
C'est à ce moment que la Fédération des femmes du Québec, sous la présidence de Françoise David, lance l'idée d'une marche pour lutter contre la pauvreté des femmes.

Rassemblement de la marche Du pain et des roses, le 4 juin 1995.
Photo : Fédération des femmes du Québec
Ainsi, le 26 mai 1995, des femmes partent de Montréal, de Longueuil et de Rivière-du-Loup pour se rendre à Québec, devant l'Assemblée nationale, où des milliers de personnes les attendent.
La marche Du pain et des roses, qui a repris le slogan des travailleuses américaines du textile au 19e siècle, est alors considérée comme un succès, malgré certaines déceptions.
Des revendications et des gains
Les femmes portaient neuf revendications, dont l'augmentation du salaire minimum, l'équité salariale, la création de logements sociaux, l'amélioration de l'accès à la formation générale et professionnelle, de l'aide pour les victimes de violence conjugale et la réduction du parrainage pour les femmes immigrantes parrainées par leur mari.
À quelques mois du référendum de 1995, le contexte était favorable aux femmes qui voulaient se faire entendre par le gouvernement de Jacques Parizeau.
C'est ainsi que le Parti québécois s’est, entre autres, engagé à augmenter le salaire minimum de 45 cents l’heure – un gain, même si les militantes souhaitaient davantage – et à adopter une loi sur l’équité salariale et sur le prélèvement automatique des pensions alimentaires avec retenue à la source.
Encore bien du travail
Trente ans plus tard, l'instigatrice de la marche de l'époque, ancienne députée et co-porte-parole de Québec solidaire, Françoise David, croit que malgré certains acquis, bien du travail reste à faire, entre autres, pour contrer la pauvreté.
C'est pourquoi des marches auront lieu dès le 26 mai un peu partout au Québec et culmineront par un grand rassemblement le 7 juin devant l'Assemblée nationale.
La question du logement qui touche beaucoup de femmes est tellement dramatique que des personnes se retrouvent dans l'itinérance. C'est un exemple des défis toujours présents. Et ça, ça nous donne envie de marcher de nouveau.

Françoise David, à Québec pour la Marche contre la pauvreté des femmes, en 1995.
Photo : Radio-Canada
La violence faite aux femmes demeure un enjeu majeur. Il y a eu 25 féminicides en 2024 et les maisons d'hébergement ne suffisent pas à la tâche. Donc, il y a vraiment des problèmes
, ajoute Françoise David.
Elle affirme aussi que les femmes ne sont pas non plus égales entre elles, encore aujourd'hui, mentionnant les défis plus grands rencontrés par les minorités sexuelles et racisées.
C'est pourquoi des femmes qui étaient du mouvement de 1995 reprennent le flambeau, 30 ans plus tard, aux côtés d'une nouvelle génération de militantes. Parmi elles se trouve l'actuelle présidente de la Fédération des femmes du Québec, Sylvie St-Amand, qui avait 15 ans en 1995.
Mme St-Amand croit toujours à la mobilisation des femmes, même si le contexte a changé.
À l'époque, il y avait beaucoup de militantes qui ne savaient pas où aller, où se rassembler. Donc, [la marche] a été un moment fort. Je ne sais pas si ça peut être aussi gros de nos jours, mais il y a autant de féministes aujourd'hui, j'en suis certaine. Par contre, elles se mobilisent et revendiquent de différentes façons
, explique-t-elle.
Même si les femmes ne sont pas aussi nombreuses dans la rue, je sais que les féministes sont toujours là!

La comédienne et chanteuse Pauline Julien et la féministe et syndicaliste Madeleine Parent en 1995.
Photo : Fédération des femmes du Québec
Les femmes et le sport
La journaliste sportive retraitée de Radio-Canada Marie-José Turcotte était, quant à elle, l'une des marraines de la marche en 1995. Elle juge qu'en 30 ans, le monde du sport a évolué, mais que les changements sont très récents.
Je vivais quotidiennement dans une culture masculine. Je n'ose pas dire machiste, parce que quand je confrontais les hommes, il n'y avait pas de malice, c'était vraiment une culture
, affirme-t-elle.
La journaliste sportive cite un exemple qui date du début des années 1990 alors que se déroulaient les Jeux du Québec.
Radio-Canada couvrait alors l'événement et enregistrait 10 épisodes pour l'émission Les héros du samedi. Les 10 ont été réalisées avec des petits garçons! Quand j'ai confronté le réalisateur en lui demandant : "Mais où sont les petites filles?" Il m'a dit qu'il n'y avait pas pensé!
raconte-t-elle.

Marie-José Turcotte dans un studio de télévision, aux Jeux olympiques d'Atlanta, en 1996
Photo : Radio-Canada / Jean Bernier
Aujourd'hui, elle salue la présence des ligues féminines de hockey et de soccer, et de leurs équipes respectives, mais elle demeure sur ses gardes. L'histoire nous a appris que ce n'est jamais gagné pour les femmes
, prévient-elle.
Ne jamais baisser les bras
L'autrice et réalisatrice Léa Clermont-Dion est l'une des marraines des marches de 2025. Elle croit au devoir de mémoire. Celle qui enseigne au Département de science politique de l'UQAM a d'ailleurs invité Françoise David à venir discuter avec ses étudiants.
Françoise a expliqué la force de frappe de ce mouvement social et l'importance de la mobilisation féministe dans l'histoire, particulièrement avec la marche Du pain des roses, et personne dans la classe pratiquement ne savait ce que c'était
, déplore la jeune féministe.

Léa Clermont-Dion est autrice et réalisatrice, elle enseigne aussi au Département de science politique de l'UQAM.
Photo : Pamplemousse média
Aujourd'hui, c'est important de marcher plus que jamais, parce qu'il y a un ressac masculiniste antiféministe très inquiétant au Québec et partout dans le monde.
Selon Françoise David, malgré ces épreuves, il ne faut surtout pas baisser les bras. C'est la regrettée et grande féministe Madeleine Parent qui m'avait dit qu'il ne faut jamais se décourager. Elle avait 80 ans. Il y a des moments où on a l'impression de reculer, alors il faut se mobiliser
, conclut-elle.
Léa Clermont-Dion demeure elle aussi optimiste, malgré la polarisation. Je suis en contact avec la jeunesse et cette jeunesse veut un monde égalitaire, un monde harmonieux et habitable, et ça me donne énormément de force
, dit-elle.
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